Lecture

Le Festin de l’ogre

Non, Le Festin de l’ogre n’a rien à voir avec un banquet ou un repas de gala (du moins, pas celui auquel on pourrait penser). Il ne s’agit pas de cuisine. Le Festin de l’ogre, c’est un livre paru en avril 2021 chez Max Milo qui traite d’un sujet très délicat : les abus sexuels.

C’est évidemment une thématique que je n’ai pas l’habitude d’aborder ici, ou même ailleurs. Mais ça me tenait à cœur d’en parler. Parce qu’une lectrice du blog, Stéphanie Dautel, avec laquelle j’avais l’habitude de « discuter » en commentaires, devenue plus qu’une simple lectrice suite à une rencontre lors de vacances qu’elle passait sur la Côte d’Azur, a écrit un livre autobiographique sur les abus sexuels. Le Festin de l’ogre, vous l’aurez deviné.

Quelle ne fut pas ma surprise quand j’ai appris cela, alors que Stéphanie ne l’avait jamais mentionné auparavant [bon, on est ok que c’est pas un truc que tu sors comme ça] et qu’elle a en plus une telle joie de vivre, un tempérament de feu qui ne laisse rien transparaître ! J’en étais sciée.

Et quel courage, de dévoiler son histoire au grand jour, dans un livre, afin d’aider les autres. Ce qu’elle fait déjà de par sa profession dans le social, et je comprends ainsi mieux son choix d’orientation professionnelle au vu de son passé. Quel courage d’en parler face caméra, lors d’interviews. Quelle force. Elle a toute mon admiration.

Je m’étais promis de vous en parler, afin de mettre ma toute petite minuscule pierre à l’édifice, en contribuant à la sensibilisation sur ce sujet tabou.

Violée à 12 ans, suicidaire à 17

C’est l’histoire d’une petite fille comme les autres, qui, en 1979, à l’âge de 12 ans, est violée par un inconnu alors qu’elle rentrait tranquillement chez elle. Une mère qui ne la croit pas, un rendez-vous avec le docteur qui ne prouve rien, un père qui l’adorait qui se met à la rejeter comme si c’était une traînée. Personne pour en parler…

Nombreux flirts, drogue et alcool vont rythmer très tôt l’adolescence de Stéphanie. Pour (s’)oublier. Oublier son profond mal-être. Son refuge ? À l’intérieur d’un placard de sa chambre, dans lequel elle a installé oreillers et couverture. Son lit. Son nid.

Aux alentours de 17 ans, soit 5 ans après le drame, elle n’en peut plus de cette « tumeur » qui la ronge et tente alors de se suicider. Raté, elle se réveille le lendemain. Deux autres tentatives suivront en l’espace de plusieurs mois. Encore raté.

Les montagnes russes de la maternité

Elle se met en couple assez jeune, donne naissance à un premier enfant. Une fille, qui comblera de bonheur Stéphanie et lui redonnera le goût de vivre. Elle raconte qu’elle a été « prise d’un amour éperdu pour [sa] première née » et qu’elle souhaitait par la suite avoir trois autres filles !

Deuxième grossesse : un garçon. Échec et mat. C’est le drame. L’ogre rôde toujours. L’idée de faire naître un garçon lui est insupportable. « Puis-je dire à qui que ce soit que je viens d’essuyer la pire trahison qui soit ? Celle de mon propre corps qui m’impose un être masculin dans mes entrailles de femme blessée par cette engeance ? ».

Contrairement à la précédente grossesse, cette dernière sera très lourde physiquement et psychologiquement pour Stéphanie. Son accouchement sera très douloureux, et les premières tétées un vrai calvaire : « C’est comme si mon fils me dévorait ! Ou bien est-ce l’ogre qui s’est remis à table ? ». Et pourtant, elle aime son fils.

Perdue, vide, là sans être là, ne se sentant jamais à sa place, Stéphanie finira malgré tout par trouver sa voie : d’abord en tant qu’éducatrice spécialisée auprès d’un public adulte en grande exclusion, puis à la Protection de l’enfance.

Le Festin de l’Ogre, de Stéphanie Dautel, aux éditions Max Milo

Un crime ordinaire

C’est dans le cadre de son travail – mais aussi au contact de certains proches – qu’elle se rend compte à quel point les violences sexuelles, notamment sur enfants (dont l’inceste entre parents/oncles et enfants, entre frères et sœurs…) sont bien plus courantes que ce que l’on pourrait imaginer ! Un acte somme toute banal. Ordinaire. Un truc de tous les jours. Le loup est partout !

Ainsi, Stéphanie Dautel fournit de nombreux exemples de personnes abusées sexuellement qu’elle a pu rencontrer ou aider à travers son travail. Tous, y compris le propre témoignage de Stéphanie, évidemment, font froid dans le dos. Sont inimaginables. Inconcevables. Et pourtant bien réels. Ça fout un coup. Ça bouleverse. Ça remue les tripes. Ça fait monter en vous des émotions désagréables. Alors imaginez ce que cela fait quand vous êtes la victime ?

Ce qu’il faut savoir, c’est que, quel que soit le type d’abus sexuel, la durée, la fréquence ou la violence, cela laisse des séquelles à vie sur la victime. Il peut y avoir des répercussions sur de nombreux plans, ainsi que sur l’entourage.

C’est un acte grave. Ce n’est pas une fracture d’un bras, c’est une fracture d’âme.

Stéphanie Dautel

Quelques chiffres

Chiffres issus du livre de Stéphanie Dautel :

  • Une petite fille sur cinq est agressée sexuellement.
  • Un auteur sur deux de violences sexuelles sur mineur est lui-même mineur… car il a lui-même été abusé et reproduit ce qu’on lui a fait subir. Et/Ou parce que de plus en plus de mineurs ont accès à des sites pornographiques : la moyenne d’âge des enfants ayant déjà eu accès à ce genre de site est de 9 ans ! 😱
  • 73 % des plaintes pour agressions sexuelles sont classées sans suite. Les agressions sont en effet minimisées par les institutions, on ne cherche pas à creuser, et la violence sexuelle faite aux enfants est encore taboue dans notre société.

Chiffres issus du site du Ministère de l’Intérieur :

  • Selon un sondage de l’Ipsos datant de 2020, 6,7 millions de personnes en France, soit 10 % de la population, déclarent avoir été victimes d’inceste. 78 % de femmes et 22 % d’hommes.
  • Selon les chiffres du gouvernement en date de 2018, en France, 225 000 femmes sont chaque année victimes de violences physiques et/ou sexuelles au sein du couple.
  • D’après une Étude nationale de la délégation aux victimes sur les morts violentes au sein du couple, en 2017, ce sont 109 femmes et 16 hommes qui sont décédés, victimes de leurs partenaires ou ex-partenaires. Une femme meurt en moyenne tous les trois jours et un homme tous les 23 jours.
  • Moins de 10 % des victimes de violences sexuelles et sexistes déposeraient plainte (selon l’enquête de victimisation « Cadre de vie et de sécurité », dite « CVS », sur la période 2009-2017).

Note : tous ces chiffres concernent la France.

Aider les autres

Après 20 ans de sa vie à essayer de comprendre, et de se (re)construire, aujourd’hui, Stéphanie va « bien » (dans la mesure du possible, d’où les guillemets). Elle aime ses enfants (même si son fils garde une certaine distance avec elle), a un compagnon adorable, des projets de vie (malgré son incapacité à se projeter dans l’avenir, séquelle du viol plus de 40 ans plus tôt). Une stabilité personnelle et professionnelle. Son combat, elle ne le mène plus pour elle, mais pour les autres.

Souvent, les gens ne croient pas la victime, ou se sentent gênés quand elle aborde le sujet, et changent ainsi de discussion. Ils réagissent par le déni ou la culpabilisation de la victime. Les réactions commencent à peine à changer du fait de la médiatisation de certaines histoires, me confie Stéphanie. Comme celle de Flavie Flament par exemple, abusée par un photographe à l’âge de 13 ans. Ou encore les nombreuses dénonciations d’abus de la part d’actrices. Le regard évolue. Mais elle estime qu’il y a encore beaucoup à faire. Les professionnels doivent davantage s’impliquer et oser en parler. Elle insiste surtout sur la nécessité de former les travailleurs médico-sociaux.

C’est pourquoi, dans Le Festin de l’ogre, elle a tenu, non seulement à dénoncer l’ordinarité des abus sexuels (viol, attouchements, inceste…), relater les différentes problématiques liées à ces dérives, les réflexes de survie qui se mettent en place au détriment de l’individu, comprendre les réactions des proches, mais aussi à apporter des pistes, des solutions, des évolutions pour aider à former les professionnels de la santé et du social. Pour leur donner les moyens d’aider à leur tour au mieux les victimes. Et pour punir comme il se doit les auteurs de ces crimes.

Ce livre est dédié aux autres chaperons rouges, nom qu’elle donne aux personnes ayant subi des abus sexuels, mais également aux personnes qui n’ont pas vécu cette tragédie afin de leur ouvrir les yeux sur les dommages personnels, collatéraux et longitudinaux des violences sexuelles.

Plus on aura conscience des dégâts, mieux on accompagnera les victimes (bien que je n’aime pas ce mot car on n’est jamais QU’UNE victime de viol) et plus justement (je veux le croire !) on punira et traitera les auteurs.

Stéphanie Dautel

Interview de Stéphanie Dautel

Merci Stéphanie pour ton témoignage bouleversant, ton implication. Et bravo à toi de t’en être sortie et pour la femme que tu es aujourd’hui : de caractère 💪 et de cœur 💗.

Si vous avez été victime d’abus sexuel, ou que vous connaissez quelqu’un qui l’a (peut-être) été, que vous avez besoin de soutien ou d’être aiguillé et aimeriez entrer en contact avec Stéphanie Dautel, n’hésitez pas à me le faire savoir et je vous transmettrai son adresse mail (avec son accord).

Le Festin de l’ogre, autopsie d’un crime ordinaire

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